
Jusqu'à douze ans, elles ont joué à la poupée. Ce n'est pas ordinaire.
Comme d'organiser un hold-up au sous-sol de la résidence. Seule cave intéressante, celle du représentant de commerce. Il y stockait des échantillons de tissu, aux dimensions adaptées à la confection de vêtements de poupées. Nath faisait le guet, Nine escaladait la porte de bois à claire-voies, prenant le plus de risques. Droit d'aînesse pour l'une, longueur de cuisse avantageuse pour l'autre.
Elles jouaient aussi à l'élastique, prenaient des cours de danse. Embrassaient les voitures dont l'immatriculation contenait leurs initiales. Se racontaient des histoires tristement imaginaires, c'était à qui ferait pleurer l'autre. Nath gagnait. Nine, en larmes et dépitée, incriminait son cœur d'artichaut.
Elles s'invitaient à dormir, le mercredi soir. Pas d'école le jeudi, en ce temps-là. Nine venait avec son oreiller hypoallergénique sous le bras. Certains soirs, elles allaient acheter la baguette à vingt heures, véritable aventure pour Nine qui n'aurait, chez elle, jamais eu le droit de sortir à cette heure. Il fait nuit tôt, l'hiver, dans le Nord.
Quatre ans plus tard, Nine déménage. Loin. Elles entament une correspondance de plusieurs années, lettres et enveloppes rangées encore, aujourd'hui, dans leurs boîtes à chaussures. Se revoient aux vacances.
Nath se marie le jour des vingt ans de son amie, faite témoin. Nine a entrepris des études, jouera de l'amour, de l'aventure et du célibat.
Elles se perdent de vue.
Puis, sur un coup de fil, des retrouvailles. Au sud. Nathalie y habite depuis longtemps, Nine s'y installe. Elles troquent les landaus de petites filles contre ceux de mères. 
Divorcent ensuite. L'une après l'autre.
Nath se remarie un jour de juillet, une dizaine d'années de vie commune avec un nouveau compagnon plus tard. Et apprend, dans le même temps, la mort prochaine de son époux.
Crémation en février.
Soir de mars, au restaurant. Dans le regard de Nath, souriant à Nine : tout. L'élastique, les lettres, les histoires, les partages, les jeux et confidences. Et les années, accumulées sans y prendre garde, chacune comme une perle enfilée, formant ciment.
C'est au prix de la pizza la moins chère de la carte qu'elles sont sorties de la maison de Nath, presque vide désormais. Si vide.
Rires, en route. Pas du style à cultiver l'effondrement. À table, aussi. Jusqu'à ce que les yeux de Nath, éclairant habituellement son visage fin, aux maxillaires d'un joli carré, comme celui que forment ses cheveux bruns, s'embrument. Elles parlent de lui, de la douleur de la disparition, du temps du deuil. Et du tabac, cancer du poumon oblige.
Tenant la main de Nath sans la toucher, Nine est attentive à la larme qui ne vient pas. Si retenue qu'elle ne verse pas dans le sillon de la ride.
Celui qui manquait ce soir-là, appelait Nath d'un joli petit nom russe.
Bécaud, surement
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