Fais mine Nine

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samedi 27 juin 2009

Se transporter

Françoise Amadieu

Elle a déménagé. Et, étrangement, sauf le paysage, rien n'a changé.

Aux paperasses toujours accumulées s'ajoutent des cartons empilés. Fermés.

Elle mange, se change, lave, cuisine et étend le linge. Travaille. Ou écrit et parle. Comme avant.

N'a que faire d'aménager. Ou décorer. Affaires pliées, transportées, entreposées. Rien d'autre à signaler.

Certains se questionneraient. Virevolteraient. Réfléchiraient au bénéfice du changement. Ou le feraient fructifier.

Elle se contente de compter ses enfants. Aucun de perdu. D'embrasser son homme. Le même, toujours bien là. Y aurait-il autre chose à faire ?

Le jardin est plus grand. Plus vert. Plus fruitier aussi.

Peu importe le toit. C'est dessous que tout se passe. Et là, rien n'a bougé, tout va bien.

Une petite voix, pourtant.

- Range, aménage, sors les enfants, ils sont aussi blancs que toi. Ils mangent assez ? As-tu vu dans quel bazar tu vis ?

Elle résiste, malgré la culpabilité.

- Je le ferai quand j'en aurai envie, dit-elle. Ou besoin.

Illustration : "Lectrice" de Françoise Amadieu

samedi 20 juin 2009

Rafales

Rafales

On ne plante pas au mois de juin, encore moins par fort mistral.

Pourtant. Tête pleine et jardinières vides obligent à l'action. Ce seront les plantations.

Le jeune muflier plie déjà sous les rafales. Le laurier rose, déterré puis remis en place après les travaux, est cassant de sécheresse et vierge de fleurs, qu'il devrait avoir abondantes en cette saison.

Elle le replante quand même. S'acharne. Ainsi la journée ne sera pas vaine. Les mains noires de terre humide, passées sur le visage pour repousser les cheveux battus par le vent, laissent des marques brunâtres, presque en moustache, au-dessus de la bouche.

La tempête est dehors comme dans la tête. L'étang varie entre bleu, gris et vert, habillé d'une multitude de moutons blancs. Quelques-uns se fracassent sur les rochers, sautant par-dessus, comme en colère.

Après le jardinage, il faudra faire un rideau, recommencer la quête au magasin, et, plus tard encore, penser la couleur et repeindre la chambre du premier parti, celui qui doit avoir le bac, qui inquiète en ce jour, avant le départ de l'autre…

Elle est nerveuse, de mauvaise compagnie. Prend un verre de vin. La vie se doit d'être belle. Et le reflet de son visage hier soir, dans le miroir, cheveux attachés après l'orage et chignon défait, l'a revigorée. Après tout, tout et encore tout, sa gueule respire la vie. Même la lumière de ses yeux clairs, soulignés d'un trait de crayon noir à paillettes, est rieuse.

dimanche 14 juin 2009

La méfiance de l'escargot

La méfiance de l'escargot

À première vue, méfiance. Vite remisée en un coin de l'esprit, tant la mine et la sympathie de l'individu semblent indiquer que toute réserve est erronée. Ou fruit d'un mauvais esprit.

Troublantes présence et gentillesse. Est-ce celle qui attend, en retour, admiration, amour, amitié ? Pire, dépendance ?

L'être fourbe avance masqué. Lui-même ne sait rien. Seul avertissement : son cercle d'amis se renouvelle sans cesse. Forcément. Obligé, toujours, de recommencer. Avec d'autres.

En face, parfois, la force de l'escargot. Ou du chat échaudé. Antennes et moustaches sorties. Sentant le danger. De la prédation. Inconsciente. De la domination, vitale. Elles cachent si bien les blessures. Oubliées, refoulées.

Et pour mieux exister, dicter. Sembler savoir. Mentir. Blesser. Et puis recommencer.

Dans sa coquille, l'escargot patiente. Sur sa chaise, le chat s'étire. Ils se soustraient. Constatent les dégâts. Ils ne les concernent plus. Juste attendre la douloureuse chute.

Elle ne viendra jamais, peut-être. Escargots et chats ne sont pas majoritaires.

mercredi 10 juin 2009

Hâte

Hâte

La camionnette est là. Il faut y grimper. Quatre adultes à l'avant, deux à l'arrière. Et quelques enfants. Sur des coussins et couettes, au milieu de cartons et valises, emplis à la hâte. Monter dans ce véhicule blanc et entrer en résistance. Vieux mot qui vient, là, résonner à la porte. Fermée, maison à quitter.

Les collègues compteront les absents demain. Les amis aussi, à la fête, samedi.

Depuis si longtemps s'insurger et le pouvoir s'obscurcir. Toujours croire prêcher dans le désert. Pas pour tout le monde. Il faut maintenant partir.

L'ordinateur est lourd mais comment imaginer partir sans ? Il peut servir. Depuis le temps qu'il ne fait que cela.

Se rassurer, emporter draps et oreillers. Espérer la couche et ainsi l'habiller. De la destination, personne ne sait rien. Partir, se cacher. Qui eût pu l'imaginer ?

La nuit tombe. Beaucoup dorment. Le moteur tourne, l'engin avale. Des kilomètres.

Au matin, une masure de pierres grises. Des rideaux en vichy. Du café chaud. Cela suffit.

Demain l'organisation. L'argent, peut-être. Pour manger. Dormir et communiquer. Puis renverser. La tendance. La surveillance.

Et le soir, nos mains serrées.

mercredi 3 juin 2009

Passagère

porte bleue

Elle bat. Vitrée. Et de la cuisine, donne sur un grand balcon. D'où l'on peut entrer dans la salle à manger. Par une double baie, ouverte elle aussi. Chaleur et brise. Vent contraire, peut-être.

Ne pas la fermer. Son claquement rompt le silence, juste teinté du bruit sourd du four. Où cuit une tarte aux courgettes et au chèvre. Laisser battre la porte et préparer les fraises. En dessert. Deux parts ce soir.

Bat la porte, bat.

Écoute-la mesurer le temps. Ils partent. Ils sont grands. Tu les réussis aussi bien que les fraises, marinées dans le sucre et le citron.

Et tu vieillis. Un bras croisé et la peau se froisse.

Ne bouge plus. Attend. Que le regard se porte ailleurs. Plutôt sur les plis de la mer. Tes pairs. Et les livres en pile dans la chambre.

Humeur, passagère.

dimanche 31 mai 2009

L'homme des choix

Giacometti chariot

Sa dégaine trompe et interroge. Au bar d'un petit bistrot du Nord. Dans un port. Chez le fermier où il pourrait poser la maison qu'il trimballe sur les routes. Comme avec ses amis.

Homme grand et long comme un jour sans pain. Poils savamment dessinés au visage, cheveux ras devenus rares. Des attributs de motard. Parole économe. Cœur grand à ne surtout pas ouvrir d'office.

Il sait l'urgence, la survie, le plaisir, les souffrances et la solitude. Parcourant le monde, rencontrant joueur d'échec, fumeur d'herbe, bourgeois et aventuriers. Et gars du Nord, comme filles de partout.

Venu chez des amis, il repart au matin. Sur sa bécane qui lui interdit de le faire sans bruit. Il reviendra. Ou peut-être pas. Pose sa carcasse pour mieux la reprendre. À son gré.

Il se tait, mais la ride au regard traduit son plaisir. Parfois parle. Lorsqu'il perçoit intérêt et curiosité, il ne s'arrête plus et offre le récit de ses aventures. Dévoilant peurs et émois.

Son nom importe peu. Il en possède plusieurs. Comme des adresses, des femmes. Et des vies.

C'est un homme rare. Aux doigts jaunis.

Les Craven A, bien-sûr.

mercredi 13 mai 2009

Toit

chat cézanne

Celui sous lequel ils rentrent chaque soir. À quelques minutes ou heures près. Le leur.

Peu importe le jour, la nuit, même porte, même clé.

L'un et l'autre là, rassurés. Silence et promesse de solitude s'offrent quelques fois en entrant, mais chacun sait que cela ne durera pas. Toujours là.

Rassurant, lassant ou étouffant. Selon la couleur du ciel, la force du vent. Et des tempéraments.

Chaud aussi, souvent.

Des jours pourtant, deux toits à soi est exaltant. Chacun le sien. Ne penser qu'à soi, à toi, sous son propre toit.

Et reprendre le plaisir de la communauté. Du bien. Cuisine, plat, télévision. Rire et chanson. Salle de bain. Prends ma main. Pause l'épaule et reviens demain. Et encore, demain.

Un, deux, toit(s). Toi et moi.

vendredi 8 mai 2009

La marelle et la fontaine

marelle

De la craie pour la tracer au sol. Sauter sur un pied et ramasser, au retour, l'objet servant de pion. Jeu d'enfance, entre terre et ciel, auquel elle aurait aimé, à tous deux quarante-cinq ans, l'inviter aujourd'hui. Comme une légère fantaisie du bonheur.

Près de la fontaine du village.

Ou de la sienne. Avec laquelle, parfois, elle inonde le sol. Ou les draps. De plaisir. Et sans prévenir.

samedi 2 mai 2009

Ivres du temps

Ivre du temps

L'hôtel porte son nom à lui, qu'un temps ils partagèrent. Dans la cour pierreuse, ils se saluent et s'assoient. Le printemps vient d'arriver. Sans se départir du vent, qui, ici, ne finit jamais sa course.

Le temps jusque là incertain lui fait encore porter un collant noir, en ce premier jour de mai, sous sa jupe de jean courte. Le corsage, de jais aussi, joue de transparence. Soupçon d'audace.

Une Leffe, oui, elle veut bien.

Ils se sont aimés, vingt ans plus tôt. Et sont assis là, parlant de leurs fils. Le majeur à leurs côtés, le second non.

Elle scrute sa bouche, qu'elle a aimé. Son abondante chevelure, devenue grise. Ses épaules, aujourd'hui étrangement frêles. Et voit sa belle assurance entachée, un peu.

Onze ans qu'ils se sont quittés. Il s'est remarié. Dit qu'il divorce. Que ça se passe mal. Vraiment.

Le ton est paisible. Ou juste doux. Loin d'eux l'idée de l'affrontement. Le temps en est passé.

Elle a longtemps choisi de ne pas reformer couple. Au contraire de lui. En ce premier après-midi de printemps, juste récoltent-ils le fruit de leurs choix. Bon gré mal gré.

Et se regardent, entre estime et nostalgie. Mâtinées de culpabilité, peut-être.

Les cyprès plantés de leurs mains, depuis, ont bien poussé.

dimanche 26 avril 2009

Avril

Marquet

Avril a choisi le gris. Enveloppant, avec un juste soupçon de nuances, ciel, mer, canaux et collines. Dans la vapeur d'eau. La pluie bat le pare-brise. Et gicle des nervures des pneus alentour pour finir d'obstruer l'horizon.

Une camionnette rose traverse un pont autoroutier. Vestige d'un rêve de pouvoir floral. Époque révolue.

Plus tard, au cœur du ballet de l'essuie-glace, une subite trouée de lumière. Entre falaise et étang, le soleil perce un instant. Ouvre la voie à plus de gaité. Les gouttes se raréfient, le temps s'apaise. Enjoignant la conscience d'en faire autant. Comme dans les contes.

Au sortir de cette tempétueuse traversée de Provence, le chat. Rendez-vous convenu derrière la porte. Un gris teinté de bleu métal s'installe à l'horizon.

Duel entre noirceur et lumière, au terme duquel un monceau de nuages blancs s'arrête sur l'étang, y jetant clarté. Indécente beauté, osée comme du Marquet.Marquet 2

"Albert Marquet, sans le soleil exactement.

À la fenêtre de son atelier loué à Marseille, à l’angle du quai de Rive Neuve et de la place aux Huiles, le spectacle qui s’offre au peintre a les yeux tristes d’une fille de joie. Pourtant, et celui qui vit ici le sait bien, oui, il y a du temps gris dans le midi mais, d’ordinaire, il ne dure pas. Les filles de joie, que les peintres semblent apprécier lorsque les jours de pluie ternissent les motifs, lassent mais laissent du souvenir. Matisse dit de son ami Marquet qu'il préférait, à ses débuts, les gris aux cadmiums par souci d'économie. Il en garda le goût jusqu'à assombrir Marseille. L'histoire en retiendra le culot comme le génie. Il faut en faire preuve, au risque de paraître incongru, pour offrir à voir autre chose qu'une image d'Épinal…

Les gens du sud verront dans cette œuvre une parenthèse, un paysage regardé un instant la paupière close. C’est l'instant que choisit de saisir Marquet, tous parapluies ouverts. Les personnages sur le quai ne sont que des ombres pressant le pas dans l’attente du lendemain, ou juste de l’heure suivante, lorsque le soleil reviendra déchirer le ciel et rendre, enfin, à la lumière, sa place de première dame."

Illustrations : Albert Marquet, Port de Marseille sous la pluie, 1918 et Port de Bougie, Algiers, 1925, huile sur toile.

Merci à mon amie Shirley Veer, assistante de conservation au musée départemental d'art ancien et contemporain d'Épinal, de m'avoir offert de découvrir l'artiste et d'écrire sur lui pour son exposition, il y a trois ans. Et d'ainsi trouver l'inspiration, aujourd'hui, par temps gris…

vendredi 24 avril 2009

Tension

ballonne

Un gabian sur le toit d'en face, un autre sur une cheminée, le troisième en vol. Derrière, la mer. Bleue ce jour. Avec des vagues frissonnant vers le Nord. Vent d'est, promesse de nuages.

Tension permanente de la mâchoire. Et cette dent qui vient sans cesse serrer l'intérieur de la joue. Joug.

Des euros comptés. Dépensés et à récupérer. Reformer le tout. Manger, peu s'habiller et se divertir. Mais racheter une paire de pompes, Victor a déchiré celle de janvier. Le maillot de bain qui va bien. Le billet de train. Le cours de maths. Et puis les bermudas. Et cette chemise, Maman elle est belle, oui elle te va bien.

Emmener le grand en vadrouille. Quinze euros la crêpe et le soda. Son forfait de téléphone dépassé. Ah mince, on avait oublié l'électricité. Et le ravalement de façade. Pas de la conteuse, de l'immeuble. Petite co-propriétaire à la sueur du front et des conflits familiaux. Éteins la lumière en sortant, le compteur tourne.

Les gabians volent encore.

Invite à la maison, ça te changera les idées. Et ne regarde pas l'addition.

Pourtant appris à desserrer la mâchoire. Ça ne marche plus. Fait mal quand on l'ouvre. Et le ventre qui gonfle. Symptomatique. Elle couve. On ne sait quoi.tension

La peur du vide. Forgée à assumer. Les obligations, les engagements, la qualité, le professionnalisme, l'honnêteté. Pas toujours gagné. Course poursuite. Demain, tu verras le soleil.

Ils reviennent. Tu penses avoir réussi. Et relâche. La mâchoire. Le joug. L'inquiétude. C'est toujours comme ça. Des lendemains qui chantent.

Rien leur dire. Ne pas les alourdir.

Ainsi ils passeront la porte. Heureux de te retrouver.

Desserre, je t'ai dit. Tiens, dessert, un gâteau au chocolat ?

Au seul homme tu diras. Demain.

dimanche 19 avril 2009

L'arcade du sourcil

Venise 098

Cinq heures. Les volets et rideaux tirés, le chat et sa femme blottis dans la nuit, il se lève. Enfile un vêtement. Et, dans le noir, change de pièce.

Cafetière. Ordinateur. Papier à cigarettes.

Aime-t-il cette pénombre matinale ? La solitude face à la lumière orangée du témoin de la machine à café ? Il ne sait.

Il lit. Sur écran. Avec sa tasse chaude sur le bureau. Et la petite lampe rouge, qu'il a pris soin d'allumer. Depuis le temps qu'elle lui dit que c'est mieux pour les yeux.

Écrit. Dès sept heures, ou seulement l'après-midi. Selon le temps consacré la veille à chercher et réfléchir.

Il plaisante entretemps. Mange. Chante. Fait l'amour.

Mais toujours revient le bruit de ses doigts sur le clavier. Cet homme aime le contretemps.

Le mauve du muflier jailli de la jardinière le met en joie. Ou imaginer puis cuisiner un dîner. Partir au soleil. Dormir côte à côte. Se lover. Regarder les pieds des femmes et de la sienne. La désirer.

Il aime et est aimable.

La douceur est dans ses yeux bruns et ses rondeurs. Comme son fatalisme. Mélange étrange de mollesse et de rigueur.

Depuis hier, il faudrait qu'il parle. Il n'en fait rien. La question le taraude pourtant.

Il se décide, au réveil de son épouse. Ses arcades sourcilières frémissent. Ce qu'il demande l'émeut. Le tremblement de l'arcade le trahit. Il craint, aussi, la réponse.

Elle a un œil sur les nuages caressant l'étang et l'oreille attentive au vent d'est. Un train, au très loin, passe sur le pont métallique. Ils se regardent et créent le silence. Elle l'aime. Après des années d'apprivoisement. De l'homme, des horaires, des rondeurs, du son des doigts déterminés sur le clavier, du café tombé sur la table et des fils de tabac sur le bureau. Désormais ramassés.

Elle le lui dit. C'est la réponse qu'il attendait. L'arcade peut se reposer sous le sourcil. Tranquillisée.

vendredi 10 avril 2009

Les yeux qui piquent

eau

Les sets bleus. Et les assiettes assorties. Trois verres, de l'eau. Celle du robinet, glissée dans une bouteille de verre, au capuchon garni d'une rondelle de caoutchouc. Il s'enfonce dans le goulot grâce à un levier métallique. Comme celles de limonade, jadis. Le sel, le poivre. Tout y est.

Vient l'agneau. Acheté surgelé et en promotion, gentiment décongelé vingt-quatre heures au réfrigérateur. Entaillé, fourré de lamelles de gousses d'ail. Légèrement arrosé d'eau et d'huile d'olive, avant de le mettre au four. Comme le faisait Maman.

Une autre maman coupe le gigot, juste rose. Il laisse échapper son jus sous la taille du couteau. Tout va bien, les haricots aussi.

C'est un dîner. C'est jeudi.

Seul Victor, en posant sur la table les sets, pas les assiettes, ni les condiments, mais les couverts, l'eau et les verres, sait.

Un jour d'agneau, de vingt-deuxième anniversaire de décès mais cela, il l'ignore, un soir de travail d'une semaine de fatigue. Il a choisi sa date. Les mots doivent passer sa bouche, cela va être difficile, mais c'est aujourd'hui.

Assiettes garnies, musique et conversation, comme d'habitude.

Les couteaux dans les mains, un autre va atteindre les ventres. Le regard tendre mais la lame directe. Rien qu'en ouvrant la bouche. Pas pour avaler l'agneau. Victor réussit à tenir son chemin. Dit qu'il s'en va. Chez les hommes. Son père, son frère.

Douceur, douleur, de l'éducation réussie. Elle permet aux enfants de prendre leur envol quand bon leur semble. Sans intention de blesser, ni rancœur, reproche ou revendication. Victor offre ses bras tendres pour les pleurs partagés.

La perte, résultante du choix. Imaginer l'avenir. Lui sans moi et moi sans lui, avec ce fil ténu et indestructible qui nous unit.

Allez, fils, à la vie. Celle que vous choisirez et que jamais je ne jugerai.

La liberté est là.

dimanche 5 avril 2009

Honorer l'invitation

Bonheur

Mon amie Céleste m'invite à une chaîne de blogs. Il s'agit de répondre à la question, "C'est quoi le bonheur ?", à la manière de son choix. Et d'inviter à son tour cinq blogs amis (Traou, Sardine, Jardin, Le Gabian, Christine) à faire de même. Question qui vaudrait une thèse à elle seule, j'ai préféré y répondre par le récit d'un moment.

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mercredi 1 avril 2009

Poupée russe

Danseuse russe

Jusqu'à douze ans, elles ont joué à la poupée. Ce n'est pas ordinaire.

Comme d'organiser un hold-up au sous-sol de la résidence. Seule cave intéressante, celle du représentant de commerce. Il y stockait des échantillons de tissu, aux dimensions adaptées à la confection de vêtements de poupées. Nath faisait le guet, Nine escaladait la porte de bois à claire-voies, prenant le plus de risques. Droit d'aînesse pour l'une, longueur de cuisse avantageuse pour l'autre.

Elles jouaient aussi à l'élastique, prenaient des cours de danse. Embrassaient les voitures dont l'immatriculation contenait leurs initiales. Se racontaient des histoires tristement imaginaires, c'était à qui ferait pleurer l'autre. Nath gagnait. Nine, en larmes et dépitée, incriminait son cœur d'artichaut.

Elles s'invitaient à dormir, le mercredi soir. Pas d'école le jeudi, en ce temps-là. Nine venait avec son oreiller hypoallergénique sous le bras. Certains soirs, elles allaient acheter la baguette à vingt heures, véritable aventure pour Nine qui n'aurait, chez elle, jamais eu le droit de sortir à cette heure. Il fait nuit tôt, l'hiver, dans le Nord.

Quatre ans plus tard, Nine déménage. Loin. Elles entament une correspondance de plusieurs années, lettres et enveloppes rangées encore, aujourd'hui, dans leurs boîtes à chaussures. Se revoient aux vacances.

Nath se marie le jour des vingt ans de son amie, faite témoin. Nine a entrepris des études, jouera de l'amour, de l'aventure et du célibat.

Elles se perdent de vue.

Puis, sur un coup de fil, des retrouvailles. Au sud. Nathalie y habite depuis longtemps, Nine s'y installe. Elles troquent les landaus de petites filles contre ceux de mères. poupee russe

Divorcent ensuite. L'une après l'autre.

Nath se remarie un jour de juillet, une dizaine d'années de vie commune avec un nouveau compagnon plus tard. Et apprend, dans le même temps, la mort prochaine de son époux.

Crémation en février.

Soir de mars, au restaurant. Dans le regard de Nath, souriant à Nine : tout. L'élastique, les lettres, les histoires, les partages, les jeux et confidences. Et les années, accumulées sans y prendre garde, chacune comme une perle enfilée, formant ciment.

C'est au prix de la pizza la moins chère de la carte qu'elles sont sorties de la maison de Nath, presque vide désormais. Si vide.

Rires, en route. Pas du style à cultiver l'effondrement. À table, aussi. Jusqu'à ce que les yeux de Nath, éclairant habituellement son visage fin, aux maxillaires d'un joli carré, comme celui que forment ses cheveux bruns, s'embrument. Elles parlent de lui, de la douleur de la disparition, du temps du deuil. Et du tabac, cancer du poumon oblige.

Tenant la main de Nath sans la toucher, Nine est attentive à la larme qui ne vient pas. Si retenue qu'elle ne verse pas dans le sillon de la ride.

Celui qui manquait ce soir-là, appelait Nath d'un joli petit nom russe.

Bécaud, surement

vendredi 27 mars 2009

Tartines

Tartines

Glisser la main sous l'oreiller. Toucher du doigt la douceur du tissu, chiffonné. Et sentir se mêler douleur et réconfort.

C'est son écharpe. À elle. Victor la prend contre sa joue, après y avoir fourré le nez. Il compte, recompte les jours, et les nuits, pour mieux les décompter.

Elle est loin, ils ont seize ans. Attendent au mieux, chaque fois, deux semaines avant de se revoir. Premier amour. Le vrai, tu sais. Celui où l'on peut goûter le corps et s'aimer, dans le même temps.

Ils se sont auparavant longuement parlé au téléphone. La conversation tourne en boucle, dans cette tête sur l'oreiller. Le reste est sans importance. Juste l'amour. Découvert. Avant sur la toile du cinéma. Désormais sur les lèvres, dans le ventre, le sexe, les mains qu'il sent encore se poser sur ses hanches. Sur le parvis de Notre-Dame, le guitariste passait parmi le public avec, dans sa casquette, quelques pièces. Victor s'était senti grand.

L'amour grandit. Il brule aussi. Lorsque l'absence se fait longue. Ou vient le désaccord. La jalousie. Pire : l'indifférence et la rupture.

Du bas des marches, il remonte les yeux vers la cathédrale. Majestueuse. Elle rappelle l'ampleur de la tâche. L'escalier, le temps à traverser avant de choisir les prénoms des enfants.

Mais ce soir, loin de Paris, le foulard au creux des narines, Victor trouve le sommeil. Cela fera toujours une nuit de moins.

Au matin dans la cuisine, il reprend ses comptes. Quatre tartines par petit-déjeuner multipliées par le nombre de jours avant de la revoir, les manger, c'est diminuer le temps de l'attente. Il comptait déjà les nuits et les douches.

Et maintenant une montagne de tartines.

samedi 21 mars 2009

Ride

Ride

La sienne part des yeux souriants jusqu'au bas de la joue, touchant presque les lèvres, embrassant son visage. Isabelle porte la ride longue.

Les visages de Claude et Lise, constellés de petites marques, aussi peu profondes que nombreuses, laissent présager des mines froissées. Une marée que la finesse de la peau n'a pu endiguer.

D'autres ont le regard émaillé de rides d'expression se marquant peu, lorsque le sourire vient. Avec, parfois, au bas du visage, une lourdeur qui s'installe, un certain je-m'en-foutisme de l'élasticité. Où se mélangent plis de sourires et rires.

Le temps. L'hérédité. La vie. Dure et douce. Ouverte et fermée. Exprimée et retenue. La cartographie du visage ne permet pas une lecture sans faille. D'autant qu'il y a des épargnés. Traversant la vie comme marchant sur une vague, quand d'autres emmagasinent, dans les valises aux yeux et les replis du menton, de vieilles lanternes.

Et chaque jour, l'image dans le miroir. Muet. La marque se creuse lentement, gentiment, discrètement. Comme l'enfant grandit. Ou la souris avance son tunnel.

C'est au rire et à la connivence, que la ride se fait belle. Une amitié offerte donne à voir un regard plissé et pétillant.

La contrariété est plus bas. Une virgule, au coin des lèvres. Courte. Celle-là est appelée amertume.

mercredi 18 mars 2009

1981-1982

1981-1982

L'appartement est spacieux, sa clarté accentuée par la blancheur des murs et du sol. Sans confort. Pas de chauffage, ni de salle de bain, les toilettes sont sur le palier, quelques marches plus bas. À partager avec Madame Marchand, de l'étage du dessous. Elle met, en ce lieu intime et pourtant froid, son nom sur le rouleau de papier. La défiance se niche, d'abord, dans le détail.

C'est dans ce logement, au parquet grossièrement peint de blanc, que Nine rédige son mémoire de fin d'études. Elle a bientôt 22 ans, finit sa quatrième année de Maîtrise en "Information et Arts de diffusion", comme le dit l'intitulé du diplôme de la Faculté de Philosophie et Lettres de l'université de Liège, Belgique.

Sa chaise fait face aux fenêtres, donnant sur de petits immeubles de briques rouges. Le bureau en bois stratifié clair, repose sur deux tréteaux. Nine l'a reçu pour ses dix-huit ans. Un radiateur à bain d'huile est dessous. Il diffuse mal la chaleur, il faut le placer au plus près. Seule, elle travaille sur une machine à écrire. Prêtée, sans doute. Avec laquelle il faut encore faire usage de bandes blanches pour la correction de coquilles et fautes.

Deux-cents pages sortiront de la première aventure de l'écriture. Reliées. À l'allure bien vieillie aujourd'hui.

1982Sujet : Anciennes et nouvelles formes du journalisme. Page de garde : "Plus on apprend de choses sur le monde, plus on devient triste". Piocher dans le sommaire c'est trouver : L'information qui arrive aux journalistes est filtrée (par le fait des agences de presse, un seul correspondant sur le terrain, pour dix titres qui répètent ses trouvailles), L'information est une affaire commerciale , Les concentrations (des titres de presse), Une solution avortée : l'aide publique, L'agence de presse puis le quotidien "Libération" et suivent les équivalents belges "Pour", entre autres canards de clocher visités un à un par Nine. Après Paris, Bruxelles, les villes et villages de province belge.

À la page 176, Conclusion : D'un côté, le monde des entreprises de presse, de l'autre Libé, Pour et les 1981canards sauvages. Il serait injuste de les comparer sans rappeler que si ces expériences ont été possibles, c'est au prix de nombreux sacrifices de la part de leurs journalistes. On a souvent utilisé le terme de militants pour les désigner. Militants de l'information. Ils ont accepté, au nom de l'information pure, de travailler deux fois plus que leurs confrères de la presse traditionnelle et cela pour un salaire dérisoire ou tout au moins très inférieur à ce qui se pratique dans la profession.Ils l'ont accepté sans pour autant avoir une garantie d'emploi, ce type de journal étant en permanence au bord du gouffre. Ils ont accepté de sortir la presse des lois de l'économie capitaliste, en touchant un salaire minimal et en vendant le journal à un prix supérieur.

1981Que tant d'expériences aient été tentées, malgré les sacrifices et les conditions précaires qu'elles exigeaient, prouve combien l'insatisfaction face à l'information traditionnelle a été et est, toujours, grande. C'est la preuve irréfutable de son incapacité à remplir le rôle qui en est attendu. C'est pourquoi, il s'est trouvé des journalistes pour écrire dans ces "nouveaux journaux" et un public pour les lire. Un public de gauche, sans doute, pour parler de Libé et de Pour, qui ne se reconnaissait pas dans la presse traditionnelle. Et un autre, plus large politiquement, en ce qui concerne les journaux locaux parce que l'information régionale, ou locale, est pratiquement inexistante ou mal couverte par les grands quotidiens.

1982 sur la couverture. Internet était bien loin, plus encore que l'ordinateur absent.

Il faisait froid, aussi.

mercredi 4 mars 2009

Leçon de taffetas

Leçon de taffetas

D'abord, trouver le lieu de la profusion. Un magasin dont l'opulence donne le tournis. Que la richesse de l'offre promette la réussite de la quête. À condition de la mener avec organisation et systématisme.

Commencer par les larges tables où reposent, comme timides et vierges, les étoffes enroulées. L'œil scrute l'imprimé ou la teinte qui attise le désir. Ceux-ci sitôt pressentis, tirer le tissu, et faire tourner le rouleau. L'étoffe s'offre en plus large dimension, dévoilant sa vraie nature. Là, le désir s'évapore ou grandit; alors, un regard sur le prix, au mètre, s'impose ainsi que l'addition. À oublier ou à retenir. De table en table, l'opération se répète. À chaque fois, l'imagination s'exerce : la robe, la nappe, le voilage, le dessus de lit, il faut les visualiser, de cette couleur, dans cet imprimé. Assortis à une peinture murale, des cadres, ou des chaussures et un sac à main. Tous absents du magasin.

La perle rare se fait attendre mais les rayons se succèdent, de grands cadres muraux portent encore d'autres rouleaux, plus larges, il faut fouiller, retourner, déployer encore et encore.

Puis se décider. Faire le choix. Être à peu près sûre de ne jamais le regretter puis appeler la vendeuse. Le plaisir se prolonge à sa première parole : "Il vous en faut combien ?"

Là s'engage une conversation de couturières, parler en longueurs pour les rideaux, autrement pour les robes, faire part de ses hésitations, être conseillée ou rassurée. Enfin, elle prend le mètre de bois et déroule le tissu, mètre après mètre, et coupe ce qui va devenir nôtre. "Vous avez le fil ?" dit-elle. Auquel s'ajoute la chère ruflette, s'il s'agit de rideaux. L'addition s'alourdit mais l'on part à la caisse le cœur en joie, riche de son choix qui rendra à la création une valeur toute personnelle. La patronne encaisse, met le butin dans un sac et finit en beauté : "Bon travail, au revoir Madame !" Leçon de taffetas

Aujourd'hui, c'est du taffetas, obtenu à bon prix, dont le rouge moirera à la lumière. Nine en habillera les fenêtres de sa chambre, en harmonie avec le dessus de lit ramené du marché de Bologne. Avant cela, encore du bonheur à vivre. Les festivités s'ouvriront avec l'enroulement de la bobine de fil sur la canette, puis viendra le cliquetis de la machine à coudre, le bruit des ciseaux reposés sur la table, les essayages et, enfin, la première nuit, à l'abri du rouge de taffetas.

dimanche 22 février 2009

L'invitée

L'invitée

Le thé a infusé. Les cuillères tintent sur le bord des tasses. Le canapé est confortable, le soir tombe lentement, accompagnant la conversation tentée par l'intime. Sylvie a besoin de dire l'incapacité qu'elle a eue à refuser la balade dans l'univers fantasmatique de son homme.

L'histoire ne dit pas comment elle est venue. Pas de souvenir d'arrivée, de bruit de sonnette, de porte qui s'ouvre, ni même de sourires gênés ou de vagues présentations. Dès le début, l'invitée a eu une présence éthérée. Rien d'une louve, plutôt un air de douce soumission.

La première image, c'est elle, allongée nue. Sur le lit, dans leur chambre. Les deux hôtes aussi, nus. L'inconnue a un corps nubile, elle est peut-être asiatique, ne bouge pas. Conviée comme instrument de jeu, elle attend que cela commence.

Il sait la peur de Sylvie. De ses désirs à elle comme des siens, qu'ils s'apprêtent à assouvir. Seule envie pour elle, sauf à satisfaire son compagnon, découvrir le sexe d'une autre, entrer ses doigts dans la chair intime d'une femme. Sa chatte est menue, la toison minuscule. Sylvie est craintive.

C'est alors qu'elle voit les doigts mâles se glisser au bord de la fente, l'ouvrir un peu; il lui parle en même temps, pour expliquer, la guider. La jeune femme ne réagit pas. Elle signifie ainsi qu'elle a définitivement accepté les conditions.

Alors Sylvie se penche, à quatre pattes, la tête entre les jambes ouvertes et glisse sa langue dans le sillon que son compagnon lui offre. Elle lèche doucement puis peu à peu avec gourmandise. L'invitée ne bouge que peu, émet quelques gémissements. Sylvie jouit vite, en abondance. Son homme lâche les lèvres, et vient derrière sa compagne, la baise avec une rage folle, comme s'il ne pouvait survivre à l'extase.

L'histoire ne dit pas s'il a pu se retenir longtemps de jouir.

Sylvie porte la tasse de thé à la bouche. Son amie a déjà fini la sienne. Pantelante.

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